Bouteille à l'amer
Agrippé à la rambarde, j'essaie de reprendre mon souffle. Chaque bouffée d'air glacé me brûle les poumons. Je m'avance d'un pas et je m'effondre contre la barrière. Je sens sous mes aisselles le contact dur et froid de l'acier. Quand mon cœur est un peu calmé, j'ouvre enfin les yeux. Et mon cœur s'arrête d'un coup. Je plonge dans le vide, je dégringole des dizaines, des centaines de mètres pour m'arrêter juste avant le long ruban bétonné de l'autoroute. Mon regard cesse alors sa chute vertigineuse pour se laisser emporter par le flux de véhicules. Je m'accroche au toit d'un bolide et je profite un instant de la griserie de la vitesse. Je retombe quelques secondes dans la benne d'un camion où je frissonne en sentant les vibrations du puissant moteur. Je m'accroche au dos d'un motard. Je ne suis plus qu'un point, qui s'éloigne rapidement. Un point qui rétrécit. Qui disparaît au loin.
Je dois former un joli spectacle, affalé contre la rambarde, les bras ballants, les yeux dans le vague. Je ferais sûrement ricaner mon père. Comme ce matin ! J'entends encore ses paroles me cingler les oreilles.
- Debout, feignant ! Pas que ça à foutre moi !
Quelques secondes plus tard, une porte claque et le vieux moteur fatigué de ce qui a été une voiture s'éloigne dans la rue. Les sarcasmes de ma mère prennent le relais avec les couinements de ma sœur en contrepoints.
- Regarde-moi cet empoté ! Toujours à la traîne !
- Et mouche-toi, t'as l'air d'un veau !
- On a dû me l'échanger à la maternité contre un demeuré, c'est pas possible !
- Qui c'est qui va pouvoir aller à l'école à pied ? Hein ?
- Mais qu'est ce que j'ai pas fait au Bon Dieu pour mériter un fils aussi abruti !
- En tout cas, compte pas sur moi pour t'emmener. T'as qu'à te démerder !
- File, andouille ! Disparais de ma vue !
Je suis sorti et j'ai couru. Couru à en perdre haleine. J'ai essayé de passer le mur du son pour ne plus entendre les cris des harpies. Mais quelle que soit la vitesse à laquelle ma patte folle peut m'emmener, je les emporte avec moi. Chaque mot, chaque insulte, chaque humiliation qu'ils m'infligent sont imprimés au fer rouge dans ma tête. Leurs voix résonnent sans cesse derrière l'abri illusoire de mes paupières closes. A la longue, je m'habitue, je ne pleure plus. Plus chaque fois. Mais parfois, ma peine est trop forte, ou ma haine, ou ma colère, ou ma tristesse, ou peut-être toutes à la fois, tout est si confus dans ma tête. Dans ces moments-là, je m'arrête ici, sur le viaduc, et je me lance dans le flot des voitures.
On habite dans un trou, je ne vois pas de meilleure description. La ville est enfoncée dans une profonde vallée fermée par des terrils. A l'école, on nous apprend que les terrils sont les vestiges de l'activité industrielle florissante de la région. J'ai vérifié au dictionnaire. Les vestiges sont les restes d'une chose détruite, disparue. Ca décrit bien la région, ça aussi, détruite. Tout ici est gris et sale. Même les gens. On dirait que les façades des maisons sont couvertes de larmes de poussière. Quant aux habitants, ils sont tellement secs qu'on croirait qu'ils vont pleurer de la poussière. La rivière dans le fond coule tranquille et noire, l'air mauvais. L'eau n'est pas boueuse. Trop de pollution. Pas une seule algue, aucun poisson n'oserait y tremper le bout d'une nageoire. Même les déchets se font dévorer par les produits qu'on y a déversé pendant des années. Les seules choses qui soient en bon état ici, c'est l'autoroute et la rambarde sur laquelle je viens parfois appuyer mon vague à l'âme.
L'autoroute traverse le trou. Elle vient de la mer, paraît-il. Je n'ai jamais vu la mer mais j'imagine que c'est différent. J'ai déjà vu des photos. A la mer, l'eau est bleue, vivante. Chaude probablement. A la mer, il n'y a pas de poussière, seulement du sable, fin et doré. A la mer, le vent et les voitures s'arrêtent. Ici, il n'y a rien qui s'arrête, sauf la vie. Alors quand je viens ici, sur ma rambarde, je rêve de la mer. Le bruit des voitures ressemble à celui des vagues ; alors je ferme les yeux et je plonge, dans la mer. Parfois, je me contente de me laisser tomber sur une voiture et je me laisse emmener, les cheveux dans le vent, jusque la mer.
L'eau de la mer est salée. Depuis que j'ai appris cela, je regarde la rivière d'un autre œil. Peut-être qu'elle n'est pas si polluée après tout. Les larmes des gens de la région la gonflent et vont se déverser dans la mer. C'est pour ça qu'elle a cet air noir et triste. J'ai longtemps pensé à me laisser porter par son courant pour vérifier ma théorie. Mais le courant est trop lent, je préfère l'autoroute. Ca va plus vite. Je plonge sur une voiture et, avant même que je m'en rende compte, je peux laisser mon corps se faire porter par les vagues. Souvent j'ai rêvé que je le faisais.
La seule chose ennuyeuse si je le fais, si je le fais vraiment je veux dire, c'est que mes parents en seront ravis. Avec un peu de chance, ils pourront même passer à la télévision où un présentateur radieux de fausse compassion leur demandera de parler de moi. Je les imagine déjà, des trémolos plein la voix, la larme à l'œil.
- Un si gentil garçon !
- Tout le monde l'adorait !
- Un vrai petit trésor !
- Oh vraiment, je ne comprends pas !
Pour sûr, ils m'adorent. Ils ont juste une façon particulière de me le faire comprendre. "Patte-folle", "parasite", "cafard", je suppose que c'est affectueux. Par contre, le petit trésor, c'est vrai. 3.350 euros pour être précis. C'est la somme exacte qu'ils ont dû débourser pour arranger ce problème aux hanches. La somme exacte qui leur manquait pour payer à ma sœur sa première année de médecine. Pour la troisième fois consécutive. Un vrai petit trésor qui aurait permis à ma sœur de devenir chirurgien plutôt que caissière au Carrefour. Le petit trésor qui a mis la famille sur la paille pour une hanche qui n'est même pas complètement remise, paraît-il. Avec un peu de chance, ma sœur passera vraiment à la télévision et peut être qu'on remarquera son numéro, qu'elle deviendra actrice. Mais j'en doute. Elle passera probablement pour une cruche.
Je crois que c'est ce qui m'a décidé finalement : imaginer ma famille se ridiculiser devant les caméras. C'est pour ça que j'ai un peu traîné ce matin, je voulais leur laisser un dernier mot. Pas un mot d'explication, qu'ils ne comprendraient pas, mais un mot pour leur cracher mon mépris à la figure. Ce matin, j'ai pris ma décision. Cette fois, je ne me contenterai plus de rêver. Je veux plonger, entendre siffler le vent de ma chute et sentir les vagues se briser sur mon corps.
Le moment me paraît bon. Ce camion qui arrive, il me plaît bien. C'est décidé, ce sera celui-là. Allons debout ! Avance ! Ce n'est pas si dur. Le camion approche rapidement et mes jambes refusent de bouger. Allons ! Un effort ! Deux pas en avant ! Le bruit des freins. Je réalise à peine ce que je suis en train de faire. De toute façon, il est trop tard pour revenir en arrière maintenant. J'ai fait ce geste qui me paraissait pourtant si difficile. Je ferme les yeux, redoutant ce qui va suivre.
- Alors mon gars, où tu vas comme ça ?
Combien de fois a-t-il posé la question avant que je retombe sur terre ? Je n'en ai pas la moindre idée. Pendant un instant, j'étais ailleurs. Ma gorge est serrée. J'ai l'air ridicule. Allons ! Il est trop tard pour reculer ! Un dernier effort !
- Tout droit. Jusque la mer !
Ce soir, mes parents trouveront un petit papier sur mon oreiller. Dessus, j'ai écrit quelques mots. Mais comprendront-ils seulement ?
"J'en ai marre. Je pars. Je veux vivre !"
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