Les amants du métro
Dans le métro, à la fin de l'heure de table, on se presse, maussade, on se colle, on se marche sur les pieds. On prend un petit air gêné si on frôle son voisin. Quand il fait chaud, même très chaud comme aujourd'hui, chacun fait son possible pour préserver, intact, son petit espace personnel. L'odeur de transpiration est dans l'air. La promiscuité, de simplement gênante qu'elle était, est devenue totalement insupportable.
Dans ces conditions, comment ne pas les remarquer ? Ils sont deux, perdus dans la foule. Si les autres sont forcés de s'agglutiner, eux, ils ont choisi de se serrer. Les corps se frôlent. Les doigts se rencontrent pour tricoter d'étranges arabesques. Ils vibrent au rythme de la rame. Leurs yeux s'éloignent puis se rapprochent au gré des cahots, comme unis par un lien aussi invisible qu'élastique. De temps à autres, les lèvres murmurent quelque parole à l'oreille. On imagine la caresse d'un mot d'amour, la tendresse d'un compliment. Une sensualité étonnante se dégage de ce couple, au milieu du troupeau des navetteurs.
Ils ne sont ni jeunes, ni vieux. Dans la force de l'âge pourrait-on dire. Elle, est bien mise, soigneusement coiffée et maquillée. Sa peau est sèche. Si on se tenait assez près d'elle, on pourrait sentir l'odeur fraîche d'un gel de douche. Elle a cherché à faire disparaître toute trace de leur activité récente. Lui n'a pas cette coquetterie. Il porte sa cravate à la main, sa chemise grand ouverte sort de son pantalon, ses cheveux sont ébouriffés. Leur peau laisse encore entendre leurs soupirs de plaisir. Où étaient-ils ? Dans l'abri douillet d'un appartement? Dans une de ces chambres qu'on loue à l'heure pour une poignée d'euros ? Dans un hôtel de luxe ? Ou à l'abri ombragé des arbres d'un des parcs de la capitale ? Quelle importance ? Leurs yeux, leurs gestes, leurs murmures crient à qui veut le voir qu'ils viennent de passer cette heure de table dans les bras l'un de l'autre. Ils se sont repus de leurs corps et rejoignent maintenant leur lieu de travail.
Le métro s'arrête. Ils s'embrassent et se séparent. Le lien entre leurs yeux se déchire. Leurs doigts glissent doucement pour se séparer le plus tard possible. Ils portent des alliances au brillant patiné par l'usure du temps. Elles ne sont pas assorties.
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