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Les cendres du passé

Alors que le dixième coup de l'horloge résonne encore faiblement, le paquet de courrier attend sagement sur le carrelage depuis deux bonnes heures. Deux pantoufles de cuir glissent doucement dans sa direction à travers le corridor. Elles sont actionnées par une paire de mollets variqueux, émergeant d'une robe de chambre en satin bordeaux. Drapé de ce vêtement, le commissaire Léo Bürr se penche pour happer les enveloppes. D'un geste vif, il fait tomber ses lunettes en bonne place pour étudier les adresses des expéditeurs.

- Facture…Rappel…Facture…

Les lettres incriminées rebondissent contre les murs, dérapent sur les bibelots et terminent leur course folle sur le sol pour jalonner le parcours de Léo en direction de la cuisine.

Léo porte une robe de chambre pour la première fois de sa vie. Il avait été la chercher deux semaines plus tôt. Après une longue hésitation devant le confort douillet du tissu éponge, il avait finalement cédé au luxe brillant du satin. Il avait toujours pensé que le comble de l'oisiveté était de se lever à dix heures du matin, enfiler une robe de chambre et attendre ainsi l'heure de l'apéritif. Et il n'avait jamais envisagé un seul instant qu'il pourrait passer d'une autre façon son premier jour à la retraite.

D'un coup sec de son coupe-papier en nacre, cadeau offert la veille par ses anciens collègues, il ouvre la première enveloppe. Une carte de félicitations pour sa retraite, ou son anniversaire, il ne lit même pas. Il jette le carton sur la table, écrase son pouce sur une miette de croissant et s'attaque à la lettre suivante. La table s'orne bien vite de personnages rigolards, de bouquets de roses et d'enluminures en tous genres pour lesquels il ne manifeste pas le moindre intérêt.

Le dernier pli est un peu plus épais. Il l'ouvre avec plus de délicatesse et extrait, outre des félicitations colorées, quelques feuilles de papier couvertes d'une écriture nerveuse. Il ouvre la carte pour vérifier la signature, lève un sourcil et se tire la moustache, signe chez lui d'une évidente perplexité. Il pose la carte et entame la lecture de la première page du manuscrit qui l'accompagne
 


***

Cher commissaire,

Peut-être vous souvenez-vous de moi, peut-être pas. Pour ma part, je pourrais difficilement vous oublier. Cela fait vingt ans maintenant que nous nous sommes vus pour la dernière fois. Et, si mes informations sont exactes, vous devriez avoir atteint votre soixantième anniversaire le matin même où vous recevrez ce courrier, anniversaire qui devrait également marquer votre départ à la retraite. Permettez-moi de vous adresser mes plus chaleureuses félicitations et mes meilleurs vœux pour votre nouvelle vie.

Ne soyez pas surpris par ma mémoire, elle n'a rien d'exceptionnel. Un homme oublie difficilement les funérailles de son épouse. Votre présence ce jour-là m'avait alors réconforté. Vous étiez le seul policier présent. J'avais remercié à l'époque le représentant de l'ordre, maintenant qu'il s'est retiré, je voudrais remercier l'homme.

J'aimerais également vous raconter mon histoire, pour peu que vous vouliez l'entendre. J'ai consigné quelques faits marquants dont j'aimerais vous faire part. Je ne doute pas qu'ils vous intéresseront à plus d'un titre.

Martin Ferjeux

***

Léo lâche la feuille et se lisse consciencieusement la moustache. Pendant qu'il rêve un moment, ses jambes le propulsent en station debout et l'entraînent. Ses mains hésitent un instant, attendant du cerveau les instructions qui ne se décident pas à venir. Elles finissent par s'emparer en tâtonnant de la cafetière qu'elles se chargent de remplir. Pendant ce temps, Léo pense. Léo se souvient. Lui non plus, il n'a pas oublié.

Il n'y avait pourtant rien de particulier dans cette "affaire Ferjeux". Un couple banal, sans problème. Ils habitaient une petite maison ordinaire de banlieue ordinaire avec des géraniums ordinaires aux fenêtres. Les fenêtres, elles, n'avaient rien d'exceptionnel. Martin Ferjeux avait déclaré la disparition de sa femme. Léo Bürr, récemment promu, s'était vu confier l'enquête. Il avait rencontré le petit homme insignifiant à plusieurs reprises.

Le couple Ferjeux était apparemment heureux. Le voisinage ne leur connaissait aucune dispute, pas le moindre éclat de voix depuis cinq ans qu'ils étaient installés dans le quartier. Et il faut pourtant bien reconnaître que rien n'échappe aux oreilles indiscrètes du voisinage dans un quartier résidentiel. La famille et les rares amis les présentaient comme un couple discret et sans histoire. Martin et Jeanne Ferjeux, fonctionnaires de leur état, étaient appréciés de leurs collègues. Aucun problème, pas d'ennemi, peu d'amis, le couple vivait modestement dans ce qui semblait être le plus grand bonheur. Le juge avait conclu à la fugue. Il y a tant de gens qui se décident un jour ou l'autre à fuir un bonheur trop tranquille que l'affaire Ferjeux fut classée et enterrée assez rapidement. Léo Bürr n'aurait vraiment eu aucune raison de se rappeler cette affaire en particulier si les funérailles n'avaient pas eu lieu un an plus tard.

 

***

Tout d'abord, laissez-moi vous parler de Jeanne. Vous avez probablement eu l'impression de la connaître à l'époque ; mais que sait-on vraiment des gens quand on n'en voit que les photographies ? J'ai rencontré Jeanne à dix-sept ans, elle en avait seize. J'ai connu ce jour-là le coup de foudre, pardonnez-moi ce cliché, et nous ne nous sommes plus quittés pendant les trente années qui suivirent.

Jeanne, adolescente, avait la beauté fraîche et simple des perce-neige, son rire se brisait en mille éclats aux sonorités cristallines et son parfum me rappelait les arômes vivifiants du citron. Jeanne a grandi et mûri à mes côtés. Sa beauté, loin de se flétrir, a pris de l'ampleur pour égaler celle des roses, son rire s'est fait plus discret, ses sourires éclairaient son visage comme un diamant et son parfum s'est fait plus lourd, plus subtil, un mélange de cannelle et de gingembre. Une chose pourtant n'a pas changé chez Jeanne au fil des ans : son caractère. Douce comme la soie, patiente comme un moine bouddhiste et débordant d'un amour à faire pâlir Juliette.

J'espère que vous me pardonnerez cet élan lyrique, mais je tenais à vous faire comprendre à quel point j'ai aimé Jeanne à chaque période de sa vie et comme je l'aimerai encore jusqu'à la fin de mes jours. Et plus encore, si, dans une autre vie, il m'est donné de la retrouver.

Vous pensez certainement que j'aurais pu tout aussi bien commencer mon histoire par "Il était une fois". Je ne l'ai pas fait pour une bonne et simple raison. Notre histoire avait tout d'un conte de fées, même si je reconnais de bonne grâce m'adonner sans complaisance à un peu d'amplification poétique, mais pour être complète, elle aurait dû s'achever par "Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants". Sur ce dernier point, malheureusement, le conte de fées n'en était pas un. Notre mariage n'a pas été fécond.

L'ancien policier verra peut être ici un mobile, un début d'aveu, des remords quelque peu exhibitionnistes. Il ferait fausse route. Je n'ai jamais regretté de ne pas avoir eu d'enfants. Du moins, avant la disparition de Jeanne. Si elle m'avait laissé un enfant, j'aurais pu garder un peu d'elle-même pour me souvenir et aimer encore. Mais je n'ai pas eu cette chance.


 

***

Le café manifeste sa présence par son arôme puissant et un sifflement joyeux. Léo lève les yeux, arrache la moitié de son croissant d'un coup de dents, fait tomber les miettes de son menton du revers de la main et se lève pesamment. Toujours plongé dans la lecture du manuscrit qu'il tient de la main gauche, il tâtonne pour trouver la cafetière. Il se brûle les doigts et étouffe un juron. De retour à sa place, il laisse tomber la page qu'il vient d'achever et se verse une tasse tout en continuant à lire. Une marée noire se répand sur la nappe et noie un pauvre clown qui garde pourtant le sourire en continuant à souhaiter un joyeux anniversaire. Léo met fin à l'inondation avant qu'elle n'atteigne la lettre de Ferjeux.

Léo n'avait pas oublié les funérailles. Des funérailles sans cercueil. Quelques mots de bénédiction, mais surtout de réconfort, prononcés par un prêtre rabougri qui avait accepté de se livrer à ce jeu macabre pour tenter de soulager la peine de Martin Ferjeux. Le petit homme était plus petit que jamais, voûté, écrasé par le poids du chagrin. Après la cérémonie, quelques parents ou amis étaient venus serrer la main du malheureux. Dans leur regard, on lisait plus de pitié que de tristesse pour ce pauvre homme. Le commissaire Bürr avait déjà assisté à des enterrements au cours de sa carrière mais jamais il n'avait ressenti une telle tristesse et un tel désarroi que ce jour-là.

Sans trop savoir pourquoi, il avait raccompagné Ferjeux jusque chez lui. Pour lui présenter ses condoléances ou simplement parce que c'était sur son chemin. Peut être tout simplement n'avait-il rien d'autre à faire. Il ne se souvenait plus de ce détail. Ce qu'il n'oublierait jamais par contre, c'était le mausolée.

 

***

Après la disparition de ma femme, j'ai dû m'absenter de mon travail pour raison de santé. Rétrospectivement, je pense que je ne me suis jamais senti aussi bien que pendant ces quelques mois. Ma femme disparue, je pouvais vivre désormais avec elle en permanence. Pas une seconde au cours de ces mois, elle n'a quitté mes pensées. Peu de couples ont eu la joie de connaître une fusion à ce point complète. Où que j'aille, quoi que je fasse, Jeanne m'accompagnait. J'entendais son rire dans le rire des enfants, chaque fleur me rappelait son parfum, jusqu'au vent sur ma peau qui n'était pas sans éveiller en moi le souvenir de la douceur de ses caresses.

Malheureusement, les souvenirs sont volatils et ils se faisaient chaque jour un peu plus flous. C'est à ce moment que m'est venue l'idée du mausolée. Il me fallait construire un monument dédié au souvenir de ma femme. Le choix fut difficile. Je voulais des matériaux alliant élégance et robustesse. Ma femme n'aurait jamais supporté un monument de mauvais goût. Elle aurait voulu quelque chose de raffiné, de subtil. Quant à moi, je souhaitais un support pour ma mémoire, quelque chose de solide et durable.

Le destin y est peut être pour quelque chose, ou le hasard tout simplement, mais c'est à ce moment que j'ai pu mettre la main sur un four. Un four pour cuire de la céramique. La nature m'ayant doté de mains habiles et de quelques talents artistiques, je venais enfin de trouver comment construire un réceptacle digne de la mémoire de Jeanne.

J'ai appris les rudiments de la céramique et je me suis lancé dans la réalisation de l'œuvre. Il ne m'a fallu que trois mois pour le réaliser. C'est un travail dont je suis particulièrement fier. Depuis qu'il est érigé, je suis venu chaque jour me recueillir en ce lieu et communier avec la mémoire de ma femme.

A ce stade de la lecture, si toutefois vous avez eu cette patience, vous me prenez probablement pour un fou. Vous avez parfaitement raison monsieur Bürr, je suis un fou, un fou d'amour.

***

Léo saisit un autre croissant et le fend prestement d'un coup de couteau. Le beurre s'étale et déborde légèrement de la pâte feuilletée. Il laisse quelques yeux étonnés dans le café. Léo ne leur prête pas attention. Son croissant dégoutte au-dessus de sa tasse pendant qu'il se remémore un instant le surprenant mausolée à la mémoire de Jeanne Ferjeux.

En suivant Martin Ferjeux dans son jardin, Léo s'attendait à tout ou n'importe quoi. Il ne vit ni l'un ni l'autre. Entre deux lilas dont les fleurs répandaient leur parfum entêtant, Ferjeux avait construit un petit édifice plutôt particulier. Par la forme, cela ressemblait au Taj Mahâl. Par la taille, on l'aurait plus facilement confondu avec un abri de jardin au style pour le moins étrange. La couleur, quant à elle, n'était pas sans rappeler un morceau de charbon au fond d'un puits par une nuit sans lune.

Le plus étonnant dans cette construction n'était pas son aspect extérieur. Il n'y avait pas de façade et l'intérieur s'offrait au regard. Sur chacune des trois parois, des milliers de petits carrés de céramiques en nuances de gris et de noirs formaient des portraits de Jeanne Ferjeux. On pouvait voir le visage de Jeanne à tous les âges, dans toutes les attitudes. Le travail fourni par Ferjeux pour réaliser ce temple avait été phénoménal. Ce n'est qu'à ce moment que Léo avait vraiment pris conscience de l'ampleur de la tragédie qui venait de secouer cet homme. Il réalisait maintenant à quel point l'esprit de Ferjeux avait été malmené. Peut-être ne s'en remettrait-il jamais. Léo avait passé le restant de la journée en compagnie de Ferjeux et il l'avait quitté, profondément troublé par le chagrin de cet homme.

Après avoir hésité quelques secondes sur l'attitude à adopter, un morceau de croissant se décide à plonger dans la tasse. Quelques gouttes de café brûlant s'envolent et atterrissent sur la main de Léo Bürr, le tirant de sa rêverie. Il engloutit un morceau de croissant et prend la page suivante, maculant le coin de l'empreinte grasse de son pouce gauche.

 

***

J'avais donc décidé de bâtir un temple à la mémoire de ma femme. Pour la forme, j'avais choisi le Taj Mahâl. Quel autre monument pourrait mieux convenir pour servir de réceptacle à l'amour d'un homme pour sa femme ? Pour marquer mon deuil, je voulais le réaliser en noir. C'est donc par les briques que je me suis d'abord lancé dans la céramique. C'est une opération très facile à réaliser. Une fois plus sûr de moi, j'ai commencé à créer les éléments de la mosaïque.

Chaque petit carré de céramique est un souvenir que le feu a pétrifié. Je pourrais vous en donner le nombre exact et vous détailler chacun d'entre eux. Je pense que cette énumération vous ennuierait rapidement. Sachez tout de même qu'il y a là des dizaines de milliers de petits carrés représentant des dizaines de milliers de secondes passées en compagnie de mon épouse. Je passai ensuite quelques jours à les assembler pour reproduire aussi fidèlement que possible les portraits de ma femme telle qu'elle apparaissait encore dans mes souvenirs.

Lorsque ma femme a disparu, à quarante-sept ans, elle était dans la fleur de l'âge. Ce monument m'a permis de la figer dans sa quintessence. C'est pour cela que la céramique m'avait semblé un bon choix. Un matériau solide et durable mais néanmoins fragile, comme la beauté d'une femme. J'aimais son aspect lisse et glacé. Mais je dois pourtant vous avouer que ce choix était également pratique.

Le feu était le meilleur moyen de purifier mon souvenir et de faire disparaître les dernières traces physiques de l'existence terrestre de mon épouse avant que le temps n'accomplisse son œuvre destructrice. C'est la raison qui me dicta le choix du four.

Je trouvais trop dur de me séparer des cendres de ce qui fût ma femme. En les mélangeant à l'argile avant de la cuire, j'obtins différentes nuances de noirs et de gris. C'est ainsi que je me lançai dans la céramique.

On serait étonné de voir la quantité de cendres que peut produire la combustion d'un corps humain même aussi menu que celui d'une femme comme Jeanne. Après les briques et les mosaïques, il m'en restait suffisamment pour me lancer dans la réalisation de divers ustensiles de cuisine. Grâce à la céramique, j'ai pu partager mes repas en compagnie de ma femme pendant vingt ans.

Commissaire Bürr, Léo, si vous me permettez de vous appeler par votre prénom, je reconnais par la présente avoir tué ma femme il y a vingt-et-un ans. Je l'ai tuée, Léo, parce qu'elle avait atteint un âge où sa beauté allait se flétrir. Je lui ai épargné le spectacle désolant du déclin de son enveloppe charnelle. Je lui ai offert un corps plus beau et plus durable. Je lui ai permis de continuer à vivre, belle à jamais, dans ma mémoire. Léo, si, au cours de votre carrière, vous avez rencontré un seul crime passionnel, c'est celui-ci. La passion seule a guidé mon bras et, pas un seul jour depuis vingt-et-un ans, je n'ai regretté mon geste. Ce secret m'obsédait depuis si longtemps, il me fallait le révéler à quelqu'un. C'est vous que j'ai choisi car vous seul pourrez comprendre en quoi mon geste était différent de celui des vulgaires meurtriers que vous avez eu l'occasion de rencontrer.

Vingt années, jour pour jour, se sont écoulées depuis notre dernière rencontre. Vingt années qui me mettent à l'abri des poursuites de la part de vos anciens collègues. Vingt années à garder ce trop lourd secret. Aujourd'hui, je me sens enfin complètement heureux, grâce à vous.

Merci Léo.

Martin Ferjeux

***

Léo relit les dernières phrases, incrédule. La feuille glisse de ses doigts, volette un instant et se pose doucement sur le sol. Il se lisse un instant la moustache en regardant le manuscrit de Ferjeux. Il hésite un instant sur l'attitude à adopter. Ferjeux lui a envoyé ses aveux vingt ans après, la durée de la prescription, pour éviter les poursuites.

Après sa visite à Martin Ferjeux, le commissaire Bürr n'avait pas trouvé le courage de rejoindre son bureau. Il avait attendu le lendemain pour rendre son rapport. Un travail accompli avec un jour de retard. Qui prolongeait d'un jour le délai de prescription.

D'une main tremblante, Léo rassemble les aveux de Ferjeux et les remet dans l'enveloppe. Après un dernier instant d'hésitation, il ouvre la taque de la cuisinière et jette l'enveloppe dans les flammes.

Il prend sa tasse de café. Une tasse offerte vingt ans plus tôt par un homme meurtri. Elle ne l'a jamais quitté. Elle est en céramique, ornée d'un petit cœur. Noir. Léo la vide lentement dans l'évier. Ce matin, son café a un goût de cendres.
 

***

 

Ce texte a été primé au concours "Nouvelle au Pluriel" en 2005.