Mauvais oeil
- L'ascenseur, il est en panne ma petite demoiselle.
- Eh bien ça me fera un peu d'exercice. La bonne soirée madame Bertier
- Oui, oui, c'est ça, il faut monter à pied.
Au fond, tout le monde l'aime bien, madame Bertier ; un peu pipelette, un rien mêle tout, une oreille aux abonnés absents, l'autre en dérangement, un cœur d'or et un sourire à faire fondre une banquise, la concierge de l'immeuble a tout pour être attachante. Sur la porte qui mène à la cage d'escalier, une petit note écrite d'une main tremblante rappelle aux locataires d'éviter de "courir, crié et faire du brui dans l'escalié". Emilie ne peut s'empêcher de sourire en la lisant ; la vieille concierge n'entendrait même pas les trompettes de l'Apocalypse si elles sonnaient dans sa loge.
Emilie regarde les marches d'un air dépité. Trois étages, six volées de dix marches la séparent de son appartement, de son amour. Soixante petites marches à monter pour rejoindre l'homme qui a bouleversé sa petite vie de célibataire deux mois plus tôt, il y a soixante jours.
En posant le pied sur la première des soixante marches, Emilie se souvient de leur rencontre. Elle, assise à la terrasse d'un café et lui qui vient s'installer face à elle, sans complexes. Ca l'avait étonnée. Son physique, sans être disgracieux, n'attire pas les hommes en règle générale. Légèrement ronde, un visage ordinaire, de longs cheveux blonds un peu filasses ; le seul détail qui sauve son apparence ce sont ses yeux d'un vert profond. Lui par contre, grand, athlétique, les cheveux d'un noir de jais, la barbe de deux jours savamment négligée, le sourire publicitaire pour une marque de dentifrice et les yeux du bleu profond de l'océan dans lequel elle avait failli se noyer au premier regard. L'homme qui hante ses rêves de célibataire, mais qu'elle ne rêvait même pas de rencontrer un jour. Elle l'entend encore lui dire : "T'as de beaux yeux, tu sais ?" et ensuite leur fou rire. Ils ne s'étaient quittés que plusieurs heures plus tard ce jour là.
Elle s'élance sur la première volée de marches, d'abord quatre à quatre puis deux à deux. Leurs rencontres s'étaient faites elles aussi de plus en plus rapprochées. Tout s'était précipité. Il ne lui avait fallut que trois semaines pour s'installer chez elle. Encore maintenant, elle se demandait comment en vingt jours à peine elle avait pu ouvrir ainsi sa vie, son cœur et sa porte à cet homme. Elle devait être folle. Oui, folle de lui.
Le deuxième étage est abordé plus calmement. Emilie n'a pas vraiment un profil de sportive. Elle préfère avancer posément, sans hâte inutile. Les premiers jours de son installation avaient amené un peu de pagaille dans sa vie mais les choses s'étaient rapidement arrangées par la suite. Jean Verdeuil et elle avaient rapidement trouvé un terrain d'entente, le lit. Cocooning, grasse matinée, petit déjeuner au lit ou d'autres formes d'activités horizontales, Jean s'était révélé un partenaire merveilleux pour chacune d'entre elles. Les trois semaines suivantes furent idylliques et merveilleusement reposantes. Emilie se souvient maintenant pourquoi elle était folle de lui.
La dernière ligne droite. La cage d'escalier lui parait sombre tout à coup. Ses jambes manifestent des signes évidents de faiblesse mais Emilie tient bon. Les vingt dernières ne seront pas de tout repos mais elle sait qu'après cela, tout ira mieux, elle pourra se reposer. Jean avait commencé par des absences. Une ou deux au début, puis de plus en plus longues et de plus en plus fréquentes. Et pas la moindre explication. Trois marches encore, elle s'accorde une petite pause. Elle ne l'avait pratiquement plus vu ces trois derniers jours. Elle le voyait passer dans l'appartement en coup de vent, comme une ombre. Emilie s'inquiétait. Quand elle cherchait à savoir, Jean se montrait évasif, distant. Si elle insistait, il répondait agressivement et elle préférait en rester là. Pourquoi lui faisait-il ça ? Elle avait trente ans aujourd'hui, oserait-il l'abandonner le jour de son anniversaire ? Elle est prise d'une angoisse au moment d'ouvrir sa porte.
Son appartement est plongé dans le noir. Elle cherche l'interrupteur à tâtons mais les lumières refusent de s'allumer. Emilie ne se sent pas rassurée. C'est alors qu'une petite flaque de lumière coule doucement au bas de la porte du salon. Pas la lumière vive d'une ampoule qui éclabousse les murs, plutôt une lumière dorée, onctueuse comme une coulée de miel qui se répand lentement, la lueur d'une bougie. Emilie s'avance dans l'obscurité du vestibule pour découvrir Jean, confortablement installé dans le divan. Sur la table basse devant lui, il a disposé deux chandelles, une bouteille de champagne et deux flûtes.
- Bon anniversaire, mon Amour
Elle n'en revient pas. Elle qui se posait tant de questions! Comment avait-elle pu douter de lui ? Comment n'avait-elle pas pensé qu'il lui préparait cette surprise ? Elle rougit un peu et va s'installer près de lui, l'embrasse fougueusement. Elle remarque alors un coffre d'apparence ancien posé dans un coin de la pièce. Elle se lève pour aller voir de plus près. Elle soulève doucement le couvercle pour apercevoir des dizaines, des centaines de billes de verre noir qui luisent de façon sinistre à la lueur des chandelles. Il pose délicatement sa main sur la sienne et repousse doucement mais fermement le couvercle.
- Qu'est ce que c'est ? Demande-t-elle.
Il lui sourit
- C'est ma collection, une collection très spéciale.
- Il y en a tant!
- Presque cinq mille. Nous en reparlerons plus tard si tu veux bien. Prenons d'abord un verre.
Ses yeux paraissent plus sombres qu'à l'habitude mais Emilie, tout à la joie de cette soirée romantique ne s'en formalise pas.
Après deux verres de champagne, elle se sent la tête lourde, les jambes en coton. Elle tient bien l'alcool d'habitude mais ce soir elle ressent le besoin de s'allonger. Jean s'approche. Il la prend dans ses bras pour l'emporter vers la chambre. Il l'étend sur le lit et actionne l'interrupteur. La lumière crue du plafonnier se déverse douloureusement dans les yeux d'Emilie mais elle n'arrive pas à fermer ses paupières. Elle est totalement engourdie.
- Tu vois Emilie, je souffre d'un petit problème... de santé si je puis dire.
En disant cela, il entreprend de l'attacher au lit. Elle ne se sent pas la force de réagir.
- Mais rassure-toi, j'ai trouvé un traitement efficace.
Elle est maintenant complètement entravée. Elle sent monter un début de panique mais son cerveau éprouve lui aussi des difficultés pour se mettre en mouvement.
- Le seul inconvénient de ce traitement c'est qu'il est de courte duré. Tous les deux mois, je dois recommencer.
Le regard d'Emilie se pose sur le bocal de Bubulle, son poisson rouge. Elle se dit qu'elle doit lui ressembler maintenant, bouche ouverte, lèvres pendantes et l'œil exorbité.
- J'ai également appris avec le temps que le traitement doit être effectué sur le patient conscient. Tu m'excuseras donc pour le sédatif dans le champagne.
Elle remarque à cet instant les yeux de Jean. Ils sont devenus presque noirs. Elle repense à la caisse. La terreur la gagne à présent mais elle ne peut rien faire.
Jean s'approche d'elle. Il porte une petite trousse avec des instruments chirurgicaux.
- Dès le premier regard, j'ai aimé tes yeux mon Amour. Un si beau vert. Je crois qu'ils vont me plaire pendant les deux mois à venir.
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